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Le mystère de l’amiante aux Archives de Paris

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L’INRS vient de publier une étude de cas intéressante concernant la mystérieuse présence de fibres d’anthophyllite-amiante aux Archives de Paris. D’une part, cette étude met en évidence la présence d’amiante dans la composition même du papier. D’autre part, elle pourrait faire évoluer les modes opératoires d’intervention et de consultation des archives.

Risque amiante aux archives : réglementation

L’amiante est plus souvent associé aux bâtiments qu’à la manipulation d’archives. Dressons donc un rapide historique de la réglementation existante. La prise de conscience de ce risque débute avec la circulaire n°2015/004 du 5 août 2015. C’est une déclinaison sectorielle de la circulaire du 28 juillet 2015, qui concernait la fonction publique. Entre autres nouveautés, le bordereau de versement d’archives comportera un volet incluant le risque d’exposition à l’amiante.

La circulaire prévoit aussi l’élaboration d’un Vademecum Amiante, confié au groupe de travail Amiante. Ce document, diffusé à compter de juin 2017, décrit les procédures à mettre en place pour éviter de contaminer les personnes au contact des archives. On y lisait alors qu’il serait « actualisé en fonction des évolutions de la législation, des retours d’expérience des services d’archives et des recherches scientifiques ». Cependant, son contenu n’a guère évolué depuis. C’est toujours la fiche récapitulative du DTA (dossier technique amiante) qui dicte la conduite à tenir.

D’où viennent ces fibres d’anthopyllite amiante ?

Les variétés d’amiante utilisées dans les matériaux de construction en France sont principalement du chrysotile, de la crocidolite et de l’amosite. Le DTA des Archives de Paris mentionnait exclusivement la présence de chrysotile dans certains matériaux en place.

Or des prélèvements surfaciques, confiés au LFAP (Laboratoire amiante fibres et particules) de la Ville de Paris, mettent en évidence des fibres d’anthophyllite-amiante (A-A) pour certaines séries de documents. Dans le même temps, les prélèvements d’air dans les locaux où ils étaient stockés sont négatifs. Les Archives de Paris sollicitent alors l’aide de l’INRS pour comprendre l’origine de cette contamination.

L’INRS à la rescousse des Archives de paris

L’institut national de recherche et de sécurité concentre ses recherches sur certains documents et leurs boîtes, en fonction de différents paramètres :

  • détection d’A-A lors des tests surfaciques par le laboratoire (LFAP) ;
  • résultats des mesures individuelles dans l’air de la zone respiratoire de l’opérateur ;
  • résultats des mesures de l’air ambiant lors de la manipulation d’archives ;
  • quantité de documents consultés par le public et manipulés par le personnel…

Il cible ainsi deux séries de documents. La première série est faite de calepins de propriétés bâties datant de 1852 à 1900. La seconde série correspond à des dossiers de voiries et d’autorisations d’urbanisme durant la période 1820-1925. Puis, l’investigation se déroule en trois étapes.

1e étape, validation des méthodes d’analyse

D’abord, le LFAP et l’INRS procèdent à la validation croisée de leurs méthodes à partir de 50 échantillons. Les 10 premiers échantillons, datés de 1900, ont été analysés en double, avec la méthode de préparation propre à chaque laboratoire. Les 40 échantillons restants ont été divisés à part égale entre les labos.

Les deux laboratoires ont utilisé la microscopie électronique à transmission analytique (Meta) conformément à la norme NF X 43-050. En revanche, leurs règles pour conclure à un résultat positif différaient (au minimum 8 fibres sur 10 ouvertures de grilles pour le LFAP, au minimum 3 fibres d’amiante sur 20 ouvertures de grilles pour l’INRS).

« Il en résulte que 100 % des échantillons analysés en double pour valider les méthodes de l’INRS et du LFAP contenaient de l’anthophyllite-amiante. […] 100 % des échantillons de l’année 1900 contenaient des fibres d’A-A. ». À l’opposé, aucun papier des autres années de la 1re série n’en contenait. Pour l’INRS, la présence d’A-A est inhérente à la composition du papier, et on peut circonscrire les autres recherches aux papiers de 1900.

2e étape, analyse de la seconde série

Ensuite, pour la seconde série, le service des archives sélectionne 22 boîtes, qui proviennent de deux magasins différents et de diverses travées. Il cible celles qui contiennent des documents de 1900 ou une date avoisinante. Le LFAP prélève 39 documents dans 20 des boîtes, essuyés à la lingette, puis échantillonnées sous enceinte ventilée.

L’INRS récupère 20 échantillons et le LFAP 19. Cette fois-ci, les labos respectent le protocole de préparation du LFAP (pelage pour ne récupérer que le cœur du papier). Chaque labo suit sa méthode d’analyse habituelle. Résultats :

  • 24 % d’échantillons des imprimés papiers de 1900 positifs à l’A-A.
  • Pas d’amiante dans les papiers des années 1902 et 1904.
  • 3 papiers de 1899 positifs, 1 de 1901 non comptabilisé (moins de 3 fibres).
  • Des traces de trémolite-amiante dans tous les échantillons.
3e étape, amiante et industrie papetière

Enfin, la 3e étape est documentaire. Elle consiste à faire des recherches sur les gisements d’anthophyllite et leur utilisation dans l’industrie papetière. Cette enquête permet de supposer que le papier utilisé et les charges minérales servant à sa fabrication provenaient d’Italie et de Finlande. D’une part, la France avait conclu un accord commercial avec la première. D’autre part, la seconde exportait de l’anthophyllite exploité dans ses mines. Elle produisait aussi du bois potentiellement contaminé.

Par ailleurs, l’utilisation d’amiante faisait partie des procédés de fabrication du papier à cette époque. On l’utilisait de diverses manières, comme charge minérale dans la pâte en papier ou lors du traitement des bois pour en retirer des résines. Les talcs servant au couchage du papier pouvaient également être contaminés par la trémolite-amiante ou l’A-A. Enfin, on équipait parfois les machines de feutres sécheurs fabriqués à base d’amiante. Dans tous les cas, la manipulation des documents entraîne un risque d’inhalation de fibres d’amiante.

prévention : archivage et consultation

Pour sécuriser l’archivage, l’étude renvoie au Vademecum Amiante. Il faut exclure les séries contaminées de toute manipulation ou consultation par le public. Pour déplacer les boîtes de documents contaminés, il faudra faire appel à un personnel formé en sous-section 4, qui bénéficiera d’un suivi individuel de son état de santé. Le service des archives décidera soit d’isoler les années pour lesquelles le papier contient de l’A-A, soit de placer le contenu des boîtes, fermées, dans un magasin dédié.

La première option oblige à vérifier l’absence de contamination des autres documents par contact. « Un test d’essuyage par lingette pourra alors être envisagé sous réserve de la validation d’un protocole d’essuyage et d’échantillonnage harmonisé. Les résultats […] devront toutefois être interprétés avec la plus grande réserve dans la mesure où il n’existe ni méthode normalisée, ni référence réglementaire pour ces tests ». De plus, la manipulation des archives imposera le respect strict des dispositions du code du travail : port en continu de protections respiratoires, EPI, etc.

La mise à disposition d’archives contaminées étant exclue, les Archives de Paris choisissent de numériser les documents. Une entreprise extérieure formée SS4 s’en chargera. La consultation des originaux reste possible, à titre exceptionnel, à condition de mettre en place un dispositif spécifique. Ce peut être un dispositif de boîte à gants transparente, ventilée, raccordée à un dispositif de filtration à très haute efficacité. L’autre possibilité est d’installer un dispositif de caméra permettant une consultation des archives à distance depuis une autre salle.

Absence de caractéristiques des papiers amiantés

Les auteurs font un constat peu rassurant. « Hormis la présence d’amiante, les papiers amiantés ont les mêmes caractéristiques chimiques et organiques que les papiers non amiantés. Les imprimeurs ont utilisé les uns et les autres de manière indifférenciée, y compris sur une même année. » Ils recommandent donc au SIAF (Service interministériel des Archives de France) de faire des recherches historiques sur la provenance des papiers amiantés.

Cela permettrait de mieux identifier les papiers fabriqués avec de l’A-A et les services impliqués dans leur gestion. En effet, au-delà des services d’archives, cette situation peut concerner des bibliothèques, des administrations, etc. Quoi qu’il en soit, la méthode de référence pour l’identification de l’amiante reste la Meta. Enfin, « les mesures de prévention formulées dans cette étude de cas peuvent servir de base pour adapter les modes opératoires d’intervention et de consultation des archives ».

Pour connaître tous les détails de l’étude et la télécharger : Amiante : présence de fibres anthophyllite (A-A) dans des papiers d’archives. Annexe : étude sur l’origine des fibres d’A-A, Hygiène et sécurité du travail n°273, référence INRS EC 38.

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Article rédigé par Cécile, le moteur de Quotidiag
Diplômée de philosophie, ex-bibliothécaire, prête-plume et rédactrice web, salariée et indépendante. Écrit quotidiennement des textes sur les diagnostics immobiliers depuis 2016.

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