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Nous avons rencontré Matylda Strand, pour « parler du DPE », au printemps 2025. L’étudiante en sociologie a soutenu son mémoire en automne et nous l’a transmis le mois dernier. Il s’intitule, en français : « Diagnostic de performance énergétique de bas en haut : pratiques et professionnalisation des diagnostiqueurs ». En effet, elle aborde le DPE en prenant le point de vue de ceux et celles qui le réalisent. Elle brosse ainsi le portrait honnête d’une profession en quête de crédibilité, réduite au rôle d’exécutante par la DHUP.
Le DPE vécu par les diagnostiqueurs
Matylda Strand a présenté son rapport pour l’obtention du master en sociologie à l’Institut d’Études politique de Paris (Sciences Po) en 2025. Auparavant, elle a :
- réalisé 22 entretiens avec une multitude d’acteurs du domaine,
- accompagné des diagnostiqueurs sur le terrain,
- participé à une formation DPE sans mention,
- assisté aux RVDI,
- consulté les archives du ministère relatives au DPE,
- exploré les articles de la presse nationale et régionale sur les DPE,
- analysé les données officielles (base ADEME, annuaire des diagnostiqueurs)…
Ce travail lui a permis d’aboutir à des conclusions qui expliquent, selon elle, le statut fragile, précaire, du diagnostiqueur immobilier certifié DPE.
Une administration déconnectée du terrain
D’abord, l’administration est déconnectée de la réalité quotidienne des diagnostiqueurs. Elle les exclut du débat, parce qu’elle ne les considère pas comme des professionnels dotés d’une réelle expertise. Même si les consultations se sont progressivement ouvertes à différents acteurs, elles sont restées fermées aux diagnostiqueurs.
Dès la réforme de 2021, aucun diagnostiqueur n’a participé aux principales réunions de consultation sur la future méthode 3CL. Quand les diagnostiqueurs ont été dépeints comme des incompétents ou des fraudeurs, les services du ministère du Logement ont renforcé les exigences de formation et de certification. Cependant, ils ont augmenté la formation théorique, alors que les diagnostiqueurs demandaient davantage de pratique.
D’un côté, il y a les fonctionnaires et ingénieurs du ministère de la Transition écologique, qui travaillent dans leur tour après une formation axée sur la théorie. De l’autre, il y a les opérateurs et opératrices de diagnostics qui réalisent des DPE toute l’année. Les premiers considèrent les seconds comme les exécutants d’une méthode standardisée. Les diagnostiqueurs, eux, se sentent marginalisés et exclus des décisions.
Écosystème d’acteurs et chaîne d’accusations
Ensuite les diagnostiqueurs évoluent dans un écosystème dense d’acteurs qui déterminent leurs pratiques professionnelles. Parmi eux, il y a le gouvernement, l’algorithme, les organismes de formation, les organismes de certification, les éditeurs de logiciels, les organisations professionnelles, les agents immobiliers, les assureurs… Tous jouent un rôle dans la façon dont le DPE est produit et contesté. Chacun rejette aussi la faute sur les autres.
Après la diffusion d’études et de reportages qui sapent la crédibilité du DPE, Valérie Létard a annoncé un plan pour la restaurer. Cependant, toutes ces mesures annoncées au printemps 2025 indiquent que les diagnostiqueurs sont responsables de la situation. Le renforcement de la surveillance et des sanctions, le QR code, la géolocalisation, etc. l’illustrent.
Image et défense de la profession
Paradoxalement, pourtant, les ODI n’auraient pas aussi mauvaise presse qu’ils se l’imaginent. L’étudiante a analysé la couverture médiatique du DPE à l’aide d’un grand modèle de langage (LLM). En réalité, il n’y aurait que 3,7 % des articles de presse qui présenteraient les diagnostiqueurs comme des fraudeurs. En fait, le manque de prestige dont souffre la profession la rendrait beaucoup plus sensible à son image publique.
Face aux remises en cause de leurs compétences, les diagnostiqueurs rejettent la faute sur les nouveaux mal formés et dépourvus de culture du bâtiment, la fiabilité du logiciel, les organismes de certification… Bref, toute une chaîne d’accusations se déclenche, illustrant parfaitement l’interdépendance entre les différents acteurs. En prime, la profession, hétérogène et dépourvue de lieu de travail commun, peine à s’organiser collectivement.
D’ailleurs, la prolifération des associations professionnelles montre qu’aucune d’entre elles n’a de légitimité. Même si elles parlent parfois d’une seule voix en appelant à l’union, elles sont divisées et défendent des visions concurrentes de la profession. Ainsi, elles perdent leur influence. La DHUP les invite, mais elles ne sont pas représentatives quand la majorité des diagnostiqueurs n’appartient à aucune fédération, association, ni syndicat.
confrontation à une réalité complexe
Les diagnostiqueurs vont sans cesse du bâtiment réel et tangible à l’interface logicielle abstraite, tout en partant d’un texte (la réglementation) à interpréter. Le résultat final, aux conséquences juridiques majeures, ne reflète pas les compétences techniques et relationnelles qu’exige la réalisation d’un DPE. D’une part, les diagnostiqueurs indépendants dépendent des professionnels de l’immobilier qui leur apportent des clients. D’autre part, ils effectuent leurs contrôles dans l’espace de vie d’autrui.
Un bâtiment résiste à la simplification nécessaire pour modéliser son comportement avec la méthode conventionnelle. En outre, le logiciel n’est pas conçu pour rendre le travail plus efficace ou pour valoriser l’expertise de l’utilisateur. Sa validation repose sur la transposition correcte de l’algorithme. Les techniciens ont donc peu de marges de manœuvre. Ils luttent pour reprendre leur autonomie et exercer leur jugement professionnel. Bref, ils essaient, au quotidien, de sortir du rôle d’exécutant qui leur a été imposé.
Pistes de recherche
Le mémoire s’achève avec des recommandations pour de futures recherches :
- Le statut des diagnostiqueurs serait-il différent s’ils étaient employés par l’État ?
- Quelles sont les relations entre diagnostiqueurs indépendants et agents immobiliers ?
- Le marché est-il de plus en plus dominé par les grandes franchises ?
- Comment évolue la responsabilité des professionnels en matière de litiges ?
- En quoi le travail des diagnostiqueurs différait-il au début, avant l’arrivée du DPE, quand leurs missions relevaient surtout de la santé publique ?
Entendre la voix du terrain
Nous avons reçu le rapport de Matylda Strand peu de temps avant de recevoir celui d’Henry Buzy-Cazaux. Même s’ils sont très différents, ils font entendre le point de vue des diagnostiqueurs. Plus récemment, nous avons obtenu le rapport intégral de Daniel Labaronne qui va dans le même sens. Il insiste notamment sur l’importance « d’un dialogue nourri et d’une concertation réelle » entre la DHUP et les diagnostiqueurs.
Peut-être n’est-ce pas un hasard de calendrier ? De tout en bas, la voix du terrain monterait, enfin, vers les ingénieurs et fonctionnaires qui façonnent le DPE du haut de la tour Sequoia.



Merci mille fois, Mathilde, d’avoir su mettre en mots, avec autant de justesse et de clarté, notre ressenti et nos ras-le-bol.
Franchement… vous ne voudriez pas vous présenter aux prochaines élections ? 😉
merci pour ce résumé et ton travail, une vison de terrain est bien plus parlantes que du papier ou des algorithmes.
Merci pour cet article.
Ce mémoire confirme le décalage bien réel entre la conception théorique du DPE et sa mise en œuvre quotidienne sur le terrain, où le diagnostiqueur ne se contente pas d’appliquer un algorithme mais doit interpréter des situations souvent complexes.